vendredi 1 février 2013

Quelle recherche en Histoire à l'ère du numérique?


Le bilan du séminaire « l’histoire à l’ère du numérique » est pour ma part, disons-le d’emblée, très positif. C’est toutefois un exercice difficile car il impose de sortir du bois. Aussi je commencerai à répondre à la dernière question. Si les conditions d’exercice du métier d’historien changent avec le temps, ce qui nous anime à la base reste inchangé. Je ne pense pas que l’on puisse devenir historien tout à fait par hasard. Faire des sciences humaines et « toucher de la matière humaine » nous  engage dans un temps vécu (celui d’aujourd’hui) et un temps reconstruit (l’objet de nos recherches). Il y a toujours interférence entre la nécessaire objectivité scientifique et une subjectivité jamais complètement mise à l’écart. Je pense que l’on ne peut être historien en 2012 comme nous l’étions en 1980 ou comme nous le serons en 2030. Aussi la question de savoir quel historien sommes nous est peut-être un peu vaine. Difficile d’échapper à l’air du temps. L’essentiel il me semble, est d’avoir une claire conscience  de ce qui nous anime dans notre projet de recherche. Par honnêteté certes mais aussi dans l’objectif non de supprimer, mais de maitriser les fameux « biais » qui rendent la neutralité de l’historien souvent illusoire et qui obstruent parfois  cette objectivité requise à tout travail scientifique.
En ce qui me concerne je ne suis pas venu à m’intéresser à l’histoire de l’Afrique par simple curiosité intellectuelle.  L’histoire de l’Afrique est venue à moi à travers une série d’expériences marquantes et qui ont coïncidé avec le désir de m’engager dans un cursus en sciences humaines et de me repositionner professionnellement. Aussi j’assume pleinement la part de naïveté dans ma démarche originelle qui était d’explorer  une page obscure et occultée de notre histoire. Cette vision que j’avais d’une histoire en quelque sorte « pionnière » (pire « exotique ») est heureusement aujourd’hui largement dépassée, l’historiographie actuelle du Cameroun l’atteste. Outre que des pans entiers de cette histoire restent à explorer, il demeure toujours ce frisson originel qui est de se frotter au terrain, d’enquêter, lire et faire le deuil de ses certitudes. Fouiner dans une masse de documents jamais classés, partir à moto en brousse sur des pistes boueuses, un enregistreur numérique dans le sac, pour interviewer les derniers témoins d’une époque révolue a quelque chose d’éminemment excitant. Mais « barouder » de la sorte n’est jamais découplé avec la réflexion. Les interactions dont je me nourris en Afrique sont autant de matériaux à exploiter que les froides données numériques dont je peux me repaître devant l’ordinateur. Ce que qui me plait clairement dans le travail d’historien est précisément de faire feu de tout bois afin de construire mes arguments.  Aussi histoire qualitative ne s’oppose pas à histoire quantitative, les deux doivent se compléter. Multiplier les approches  est le sel du métier: sociologie, géographie, économie, anthropologie etc… Le tout étant d’articuler les choses avec cohérence et pertinence. Aussi l’étude des réseaux au Cameroun  colonial et ma quête des témoins passent par … les réseaux d’aujourd’hui, les milieux d’interconnaissance (famille, village, quartier, tribu, professions, réseaux académiques, associatifs …) que je suis amené à fréquenter.
Aussi j’adhère pleinement à la vision de Donald Schon qui décrit un processus dans l’action : "Dans chaque cas, le praticien s'autorise l'expérience de la surprise, de la perplexité ou de la confusion dans une situation qu'il estime incertaine ou unique. Il réfléchit sur les phénomènes qui sont face à lui et sur sa compréhension antérieure qui était implicitement présente dans son comportement. Il mène une expérience qui sert à créer une nouvelle compréhension de ces phénomènes et un changement dans la situation ... Il ne sépare pas la fin et les moyens, mais il les définit de manière interactive à mesure qu'il circonscrit une situation problématique. Il ne sépare pas pensée et action... parce que son expérience est une sorte d'action, la mise en œuvre est intégrée dans son enquête. " (The Reflective Practitioner, London: Temple Smith 1983, 68-69.). Nous verrons plus loin à quel point j’y souscris.

Cette expérience du terrain qui inclue bien évidemment le côtoiement assidu et patient des différentes sources écrites constitue donc une aventure autant humaine qu’intellectuelle. Mais pour s’attaquer à la complexité des choses, une fois les matériaux premiers rassemblés, je ne conçois pas le métier d’historien sans un minimum d’outils. Faut-il continuer à ignorer le monde du numérique en 2013 comme un grand nombre de nos professeurs et éminents chercheurs? Nulle critique dans ce constat, ne sommes-nous pas tous à des degrés divers en déphasage avec l’évolution de la société? En d’autres termes, s’il est encore possible de faire de la recherche à l’ancienne avec ses cahiers raturés, des tonnes de livres amassés sur des bibliothèques branlantes et des heures passées en archive crayon en main, les conditions d’exercice de l’historien ont changé ou plus précisément se sont démultipliées. Je me suis beaucoup plaint en L3 et M1 de cette absence d’outillage qui permet de progresser sur le plan méthodologique. L’efficience en matière de recherche, qui requiert toujours patience et apprentissage du doute, ne doit pas être nécessairement un gros mot. Comment accepter aujourd’hui de perdre des heures en copiant méticuleusement des références bibliographiques en notes infra-paginales alors que le logiciel Zotéro permet de le faire en un clic ? Comment ne pas chercher à s’approprier des outils comme Quantum GIS, gratuit et accessible, dès lors qu’on souhaite intégrer une approche spatiale dans ses recherches ? Les nouvelles technologies permettent aujourd’hui en matière de simple cartographie ou d’analyse spatiale une autonomisation de l’historien impensable il y a encore 15 ans. Même s’il reste souhaitable d’avoir l’expertise d’un géographe, pourquoi s’en priver ? De plus, confronté aux archives de l’infini, à la numérisation croissante des sources écrites, le développement d’outils spécifiques  de recherche et d’analyse est devenu nécessaire. Par exemple en matière d’analyse textuelle, des simples outils de « word clouding » peuvent rendre bien des services et sont à la portée de tous.
En ce qui me concerne le plus grand apport de ce séminaire est qu’il m’a permis de repenser complètement mes méthodes de travail. En termes d’archivage, le système des PDF reste incontournable pour classer par côte et alléger les lourds JPEGs. Mais comment alors accéder rapidement à la bonne information dans cette masse de données (4500 pages d’archives numérisés et 40 h d’enregistrement à ce jour) ? Je ne peux plus tout lire de façon linéaire tout en annotant de façon qualitative comme à mes débuts. Je partais ainsi un peu dans tous les sens. Je préfère aujourd’hui opter pour une méthode de lecture plus transversale, plus rapide donc, mais avec dans les commentaires un système de tagging qui permet de retrouver rapidement l’info par mots clés. Mais où exporter et comment classer les notes ? Utiliser un classeur type One-note ne me parait plus pertinent.

Je me permets ici un détour. Un des grands enseignements de ce séminaire est de nous faire prendre conscience que les contraintes académiques nous obligent à restituer sous format papier, donc de façon linéaire, un réalité construite qui elle ne l’est pas. L’exercice de rédaction est bien sûr incontournable car toute construction intellectuelle se doit d’être organisée, hiérarchisée et orientée, mais le monde du numérique nous donne la possibilité à travers son hypertextualité, la pluralité de ses médias de rompre avec cette linéarité et de proposer à la communauté scientifique, ceux qui jugeront de la pertinence et de la qualité de nos travaux, une façon inédite de faire de l’histoire laissant au lecteur  la possibilité de s’orienter par lui-même. Un certain nombre de ces expériences sur le net ont été présentées et critiquées sur ce blog. Cela m’incite à poser la question des annexes en ligne qui pourraient venir compléter  mes recherches. Ma réflexion est encore peu avancée dans ce domaine mais il est évident que les approches spatiales développées y trouveront leur place ainsi qu’un certain nombre de méta-sources (schémas, diagrammes, tableaux...) présentées peut-être de façon interactive. Sons, images, textes, liens soigneusement sélectionnés pourront évidemment y figurer.  L’accessibilité par les pairs de ces travaux devra être pensée en amont et en aval de la soutenance. Et quelle partie réserver au grand public ? La connaissance scientifique doit-elle rester confinée dans le microcosme académique ? Il s’agit de démêler les objectifs contradictoires de visibilité, de partage, de collaboration mais aussi de protection.

Revenons aux questions méthodologiques. Il est nécessaire selon moi de trouver un bon système qui permet d’agréger les notes et informations éparses et de les retrouver rapidement. Mais quand ces mêmes notes sont intégrées à l’architecture même de notre réflexion en constante évolution c’est encore mieux ! Pour moi, les logiciels de mind-mapping tel que « the brain » constituent une révolution dans la manière de penser l’histoire puisqu’en rompant avec toute linéarité, ils nous mettent face à un véritable état des lieux de notre pensée en mouvement qui se trouve ainsi « cartographiée ». Je renvoie à mes billets précédents sur la question. Tirer les fils et déplacer le regard sont les maîtres mots de cette démarche innovante. Ainsi chaque fait historique repéré, toute remarque qualitative peuvent être aisément reliés aux faisceaux d’idées et concepts qui forment l’ensemble d’une réflexion. La linéarité, la « mise en intrigue » se construit après coup avec plus de facilité car nous nous trouvons en face de l’ensemble des fils rouges possibles. C’est du moins le pari que je fais. Soyons honnête, ce n’est qu’avec le temps et l’expérimentation que  je serai en mesure d’apprécier l’intérêt de cette démarche. Un certain nombre de limites apparaissent déjà dans la mesure où ce logiciel a été conçu à la base pour des ingénieurs et des directeurs de projets. L’aspect diachronique est en particulier à revoir, ce qui le rend difficilement utilisable pour l’analyse propre des réseaux, des « places mobiles » rattachées à l’approche configurationnelle de Norbert Elias. D’autres outils sont à rechercher.

Cette possibilité de ne pas séparer le fond de la forme est particulièrement séduisante dans cette approche. L’objet de mes recherches, les réseaux, s’aborde ainsi par … les réseaux ! Sur le terrain, nous l’avons souligné, mais aussi devant l’écran avec « the brain ». La boucle est bouclée !
Le moins que l’on puisse dire est que ce séminaire aura été stimulant. J’en remercie M. Christian Henriot.

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